mercredi 23 décembre 2015

ULTRAVORTEX SAISON 3 Épisode 1 : Un univers court-circuité



ULTRAVORTEX SAISON 3
Épisode 1
Un univers court-circuité

Le ballet des voitures sur le parking du Centre de recherche annonçait la fin d’une nouvelle journée de non-travail. Le Professeur pouvait quitter les lieux sans se préoccuper du rangement. Son bureau ressemblait à un appartement témoin après le passage d’un décorateur d’intérieur porté sur une version hard core du Feng Shui.
Rien ne subsistait de l’ancien aménagement de la pièce, hormis une table et une chaise sur laquelle il passait l’essentiel de ses journées à fixer un mur blanchi par le soleil. Des empreintes rectangulaires parsemaient la surface des cloisons, vestiges de posters, plans, schémas et calendriers d’une époque où il avait encore de quoi s’occuper.
Il se demandait combien de temps encore la direction du Centre accepterait de le laisser entrer dans la zone. Face aux gardes du parking, au moment de franchir le tourniquet du hall d’entrée et devant chaque porte blindée réclamant un scan corporel, il espérait secrètement se voir refuser l’accès. Ce serait alors l’occasion de provoquer un mini scandale, comme l’aurait fait tout employé mis face à ce genre de situation. La Sécurité aurait fait profil bas devant le Directeur de l’unité expérimentale de recherche génétique et le Professeur Yuri kane aurait fini par se calmer en promettant aux vigiles qu’ils auraient de ses nouvelles. Il rentrerait sagement chez lui, à l’instar de ses collaborateurs directs qui ne prenaient même plus la peine de se rendre au laboratoire.
Yuri se demandait combien de temps il continuerait à faire illusion parmi ses confrères qui persistent à tarir d’éloges sur la qualité de ses publications dont il ne connaissait pas la teneur. Le restaurant du Centre était un lieu qu’il évitait par-dessus tout. La vision du mot “restaurant” sur les panneaux de signalétique provoquait en lui une terreur sourde. Une décharge de drogue métabolique stoppait le cours de ses pensées à la simple vue de ces dix lettres.
De quoi parlerait-il avec ses confrères ?
La traversée des couloirs était l’occasion de mettre en pratique une diversité de stratégies d’évitement. Il fallait choisir les bons horaires, anticiper les rencontres, en marquant de courtes pauses dans un local de maintenance dont l'austérité n’avait rien à envier à l’agencement de son bureau.
Prendre l’ascenseur était exclu. Passer par l’escalier lui permettait de faire un peu d'exercice et de ne croiser aucun des scientifiques qui prétendaient échanger des informations avec son équipe au sujet de ces fameux programmes de recherche dont il n’avait jamais vu la couleur.
Comment aurait-il pu entendre parler de cela puisqu’il n’avait pas touché un ordinateur ou une boîte de pétri depuis des mois ?
Yuri se demandait combien de jours il lui restait avant qu’un technicien ne détache la plaque au nom du Professeur Kane sur la porte du bureau pour la remplacer par une mention “Salle des archives” ou “Animalerie - Confinement”.
Les salaires continuaient à tomber chaque mois. Sa femme ne s’apercevait de rien. Elle avait épousé un scientifique il y a maintenant vingt-cinq ans et avait dû se faire à l’idée que cette espèce d'hommes vivait sur une autre planète que la nôtre.

Extrait du carnet de notes du Professeur Kane

Chaque jour, j’avançais d’un pas dans mon grand projet : faire le vide était devenu une priorité de tous les instants. Les premières victimes furent les boîtes inutiles, les objets de décoration et ces bouts de papier cartonnés que l’on s’obstine à garder en dépit de toute logique, fétichisme insidieux pour bureaucrate angoissé. Marquer le temps. Marquer l’espace. Marquer la possibilité de l'existence de mondes possibles par une sorte de flottement d’une contingence diffuse. S’en libérer pour se convaincre qu’atteindre un point de non saturation est le fait d’une nécessité supérieure. Il n’y a aucune inspiration à tirer de ces reliques, pas plus que de ces piles de revues que je n’aurais jamais le temps ni le courage de lire. Tout ranger - tout compresser - serait terme plus approprié - dans des armoires : classeurs, fiches, fournitures, matériel informatique. Des boîtes dans des boîtes dans des boîtes jusqu’à ce qu’on ne puisse plus en ouvrir une sans se retrouver enseveli sous une avalanche de boîtes. Des employés de la maintenance réquisitionnés pour l’occasion m’avaient débarrassé du superflu sans se poser de question. La fuite des armoires ouvrait de nouvelles perspectives. Tout était devenu possible, enfin. Je méditais face à mon bureau réduit à sa plus simple expression : une table avec pour seule décoration une sorte de boule de cristal. Et ce tas de feuilles blanches accompagnées d’un stylo bille attendaient comme moi une quelconque révélation. Faire le vide pour recevoir une illumination échappée des profondeurs de l’atome. La bulle de cristal roulait sur la surface granuleuse. Elle n’épousait qu’une infime proportion de la surface. À un niveau microscopique, l’on pouvait même prouver que les deux surfaces ne se touchaient pas. Elle surfait sur la matière tout autant que nous naviguons dans l'espace sans aucun contrôle sur le temps. Des secrets, elle en avait vu, elle se plaisait ici bien avant mon installation, et je me plaisais tout autant à la faire tourner dans mes doigts pour contempler une version renversée de mon univers. L’ombre verte de la forêt m’interpellait au travers de la vitre et de la bulle. Peut-être devrais-je installer des plantes dans ce bureau ? Une plante verte, dans une grande bulle, pour répondre aux questions de ma boule de cristal. Dans une telle bulle, et avec des conditions de lumière et de températures stables, il était possible de recréer une biosphère. Un scientifique l’avait déjà prouvé en enfermant une plante dans une jarre hermétique et en l'oubliant pendant cinquante ou soixante ans dans un coin de son salon. La plante y avait recréé son propre écosystème sans besoin que l’on ne renouvelle l’air, l’eau ou le substrat. À défaut d’arrêter le temps, le temps s’est mis en boucle. L’éternité ne serait alors qu’une suite de cycles, de spirales en circuits fermés se renouvelant à l’infini. Réduit à sa plus simple expression, un système solaire pourrait tout autant se concentrer dans une bulle, dans une expérience bien plus excitante qu’un simple jardin miniature : toute la matière d’un système solaire exploitée, concassée, triée, reconfigurée, pour construire une sphère de Dyson autour de son soleil, captant l’intégralité de son énergie dans une biosphère artificielle. Si l’on suivait les directives de Ray Bradbury, en superposant les sphères de Dyson comme autant de poupées russes, il nous serait possible d'aboutir à la création d'un Cerveau mécanique d’une capacité de calcul sans égale. La surface de l’Etoile-Cerveau prendrait l’allure d’un immense terrain de jeux aux réalités et aux temporalités connexes et conjointes. Je m’imagine posant le premier pas à la surface du Nouveau Monde, à la recherche de nouveaux mystères de la physique et de nouvelles machines intelligentes, découvrant de nouvelles temporalités, pourchassant des monstres tapis dans les recoins les plus sombres du temps, conquistador de no man’s lands virtuels. Depuis mon grand bureau vide, je rêve que l’on m’expédie à l’autre bout de la voie lactée pour me charger d’une telle mission, chef d'un Empire de robots et de machines savantes. Je ne crains ni la mort ni la souffrance. Je ne crains même pas la réaction de mes contemporains. Je ne crains que le temps qui passe.



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