vendredi 13 février 2015

Döppelganger

doppelphoto
« Bonjour Léon,
Je vais te mettre un sac plastique sur la gueule, d’un coup, sans que tu t’y attendes. Et je calfeutrerai tous les orifices, pour qu’aucune goutte d’oxygène ne puisse rentrer dans tes grosses narines. Et je serrai le sac au niveau du cou. Puis, je sortirai de la poche de ma veste un rouleau de gros scotch noir, en détacherai un morceau faisant exactement la circonférence de ton cou, et l’appliquerai immédiatement sur celui-ci. Aucun espace ne subsistera entre ta peau et le sac plastique. Je ferai alors quelques pas en arrière, comme un artiste qui contemple son œuvre, et je verrai ta vie s’agiter désespérément pour sortir de ce sac plastique. Et ta peau deviendra laiteuse comme ce sac plastique, et je pourrai voir au travers de ta peau l’autre côté de ce sac plastique.
 
Oh non, attends.
 
Le sport, le frisson, les grands espaces. Un samedi matin, à l’aube, je t’accompagne en haut d’une montagne. Nous cherchons tous les deux un petit club de parapente qui ne propose pas des tarifs trop élevés. Ah, le voilà, à côté de la route qui serpente sur le bord de la montagne. C’est une petite cabane en bois, et il y a un terrain en contrebas qui finit par des ronces, puis le vide. Comme c’est mignon. Je te demande d’aller te renseigner auprès du gérant pour connaître les tarifs. Nous voulons faire du parapente à deux, sur un seul parapente. Car moi, je sais faire du parapente, et toi, tu ne sais pas faire du parapente. Vas-y, vas-y, je reste à côté de la voiture et je fume une cigarette en te regardant galoper comme un caniche vers la petite cabane en bois. Un quart d’heure et deux cigarettes plus tard, tu reviens en trottinant — content, content – et tu me dis qu’un saut en parachute à deux coûte cinquante euros. Ça n’est pas cher, mon ami. Sors ton portefeuille, sors ton argent. Les recommandations d’usages vites abrégées, nous courrons vers le vide. Nous voilà dans le ciel ! Un courant d’air chaud nous fait grimper à toute allure. La taille des maisons diminue très rapidement en dessous de nous. Je te détache, tu tombes et j’espère que tu vas t’écraser la gueule sur un trottoir. Chante ! Tu vas au paradis.
 
Mieux. Mieux !
 
Tu es un être humain exceptionnel. Tu veux aider ton prochain, et c’est très honorable. Je t’y encourage. Tu veux montrer les conditions de vie désastreuses de certaines personnes vivant sur cette Terre. Par souci de proximité et pour encourager une prise de conscience rapide, tu choisis de tourner un documentaire en te mettant dans la peau d’un SDF. Bravo, bravo à toi. Beau souci d’immersion, belle noblesse d’âme. Je suis touché, vraiment. Tu contactes la Croix Rouge pour prendre part à des maraudes dans le but de côtoyer tes futurs amis. Au début, tu n’oses pas trop t’approcher de ces individus à l’odeur répugnante. Mais, mois après mois, l’habitude aidant, ta peur s’évanouit. Il y a même quelques clochards qui te sont sympathiques. C’est dire... Alors tu parles de ton projet de documentaire à la dir' com de la Croix Rouge. Elle trouve que c’est un beau projet. Elle te sponsorise en te donnant les fonds pour acheter une caméra portative de type GoPro. Un soir d’hiver particulièrement froid, tu t’habilles avec les vêtements les plus larges et les plus odorants possible, un gros anorak et des bottes rembourrées de fourrure. Tu caches la caméra dans ton bonnet. Tu te mets alors à errer dans les rues pour rejoindre tes amis les clodos. Vous partagez du vin que vous n’avez pas acheté. Vous fumez des cigarettes que vous avez rafistolées à partir de mégots récoltés dans la rue. À la fin de la soirée, ivre mort, tu t’écroules sur le trottoir. Tes amis les clochards ne l’ont même pas remarqué. Ils s’en vont au gré de la chaleur qu’ils pourront trouver sous leurs pieds, et de l’argent qui atterrira dans leurs mains. Tu restes là, immobile, allongé. Je passe sur le trottoir, et je te vois. Je m’accroupis à côté de toi, et je commence à t’enlever ton anorak pendant que tu émets des grognements avinés. Je t’enlève tes bottes aussi. Ton bonnet. Tous ces vêtements larges et odorants. Et je te laisse là. Le lendemain, tu es retrouvé mort de froid par un policier faisant sa ronde matinale.
 
Eh.
Rah, je sais !
 
Tu allais manquer ton train, soit, mais tu viens de te faire pincer pour excès de vitesse. Ah, c’est marrant, je ne savais pas que tu pouvais conduire. Vu que tu as dépassé de 50 km/h la vitesse limite, tu vas passer devant le juge pour répondre de tes actes. Eh oui, c’est ça la justice, mon grand.
Te voilà qui t’exclames « Ah, on ne fait pas ça à Léon ! Léon, on le traite autrement ! On le respecte, on ne le rudoie pas ! » Mais la justice est une dame aveugle avec une balance entre les mains. Elle ne fait pas deux poids, deux mesures. Tu ne peux rien y faire. Va falloir que tu passes à la casserole, bébé. Le soir vient. Tu as appris la nouvelle le matin même, et tu as passé la journée à essayer de la digérer. Mais ça n’a pas réussi. Et tu enfièvres, et tu colères, et tu rages. Tu entames ta deuxième bouteille de vin quand le soleil bruisse à l’horizon. Ah, si tu pouvais te voir, assis devant ta table de bois, un verre à la main et le tire-bouchon dans l’autre. Tu es ridicule, car ta mine est pâle et ton corps est fluet. Un quart d’heure plus tard, tu es passablement ivre, et tout d’un coup, il te vient comme une grande idée.
D’un tiroir, tu sors une feuille blanche. Sur celle-ci, tu commences à écrire avec application...
 
« Bon-jour Madame le Ju-ju-ge,
Je me permets de vous écrire aujourd’hui ce soir, parce que je suis très fâché. Voyez-vous, je devais allé rendre visite à ma grand-mère qui habite dans le Sud. Mais. C’est pour ça que j’ai roulé vite ou alors un peu vite. C’était pas la peine de m’envoyer un gendarme ou un policier parce qu’il avait des moustaches et je n’aime pas les moustaches cela me mets mal à l’aise – mal à l’aise. Pourtant je vous le dis Madame le Juge, je n’avais pas d’autres et je n’en avais aucunes de possibilités
ET CA M’EMMERDE.
Aussi, silvouplait, je vous sommerai de me ne pas me mettre d’amendes. Je vous le dis ça comme ça, je suis gentil (plutôt gentil) pour l’instant. Mais. Il pourrait vous arriver des bricoles. Je sais séquesttrer des gens. Je l’ai déjà fait, et à chaque fois ils sont mort, alors faites gaffe. Je vous le dis.
Alors
taisez-vous
Je suis gentil la mais quand je vous tuerai vous me direz ou vous direz à d’autres gens pourquoi il ma tué et il a mis mon corps avec tous les autres cor dans son appartement dans sa maison.
Bravo pour votre très bel carrière
et merci
Léon »
 
Fier comme un pou, tu contemples quelques instants le fruit de ton travail. La nuit trimballe avec elle une atmosphère lourde et humide. Une goutte de sueur perle sur ton front, et s’écrase sur Le L de Léon. Puis tu plies soigneusement la lettre en quatre, tu l’insères dans la fente de l’enveloppe prévue à cet effet. Tu lèches de ta langue de chien râpeux l’enveloppe puis le timbre. Et tu pars dans la nuit, vers la boîte aux lettres jaune la plus proche. Et tu rentres dormir chez toi alors que le petit jour se lève.
 
Quelques jours passent. Deux ou trois, je crois, et tu vas au travail, et tu rentres du boulot. Et, quand il fait froid, tu mets un gros pull. Et le gros pull, tu ne le supportes pas, car tu as tout le temps chaud. Tout le temps. Et ta sueur inonde ton visage con, matin, midi et soir.
 
À l’aube du sixième jour, j’attends devant ton immeuble, une valise à la main. Quand tu t’en vas, sifflotant, dans l’air froid du matin, je me faufile dans ton appartement en forçant la serrure. J’enlève ma veste et l’accroche au portemanteau situé dans le hall d’entrée. Je marche jusqu’à la table de la cuisine, et j’y pose ma valise. Je l’ouvre. Dedans, il y a tous les membres humains coupés et arrachés que j’ai pu récupéré en une nuit. Inutile de te dire que je n’ai pas beaucoup dormi. Un, deux, trois…
Je prends toute cette chair et je cours dans l’appartement, en en balançant partout. Comme un enfant !
Une fois que je me suis bien amusé, je reprends mes affaires et je sors dehors en ayant bien pris soin de refermer soigneusement la porte pour qu’aucune trace d’effraction ne soit visible. Dès que j’ai mis un pied dehors, j’appelle la Police en me faisant passer pour un quelconque badaud, signalant un boucan du tonnerre dans ton appartement. Cinq minutes après, ils arrivent en grandes pompes et longs cirés. Ils toquent à l’appartement. Ça ne répond pas. Ils enfoncent la porte et trouvent toute cette chair joyeuse. Ils viennent te chercher à ton travail. Ils t’emmènent devant Madame la Juge. Celle-ci fait très vite le lien avec le message qu’elle a reçu la veille, signé par un certain Léon, et t’enferme.
Tu te défends si mal au cours de ton procès, que tes fourches de langages, tes bégaiements et toute ta folie ne font juste que confirmer ta culpabilité.
À l’aube du septième jour, les jurés te condamnent à la mort par pendaison.
Bien à toi,
Noël »
 
En recevant cette lettre un beau matin, Léon fut pris d’une peur bleue. Il resta quelques instants assis sur le trottoir, car ses jambes ne le tenaient plus. Puis, après avoir repris ses esprits, il remonta l’escalier quatre par quatre jusqu’à son appartement. Sur le palier, on entendait un air de jazz…
 
« ... Chestnuts roasting on an open fire Jack Frost nipping at your nose Yule-tide carols being sung by a choir And folks dressed up like Eskimos... »
 
Féru de musique, Léon se faisait fort, à chaque fois qu’il entendait un air, de deviner son titre. Mais pas cette fois.
Dès qu’il eût fermé la porte à double tour, Léon déménagea son canapé, l’armoire se trouvant dans le salon et son lit devant la porte. De l’autre côté de la cloison, le chien des voisins jappait joyeusement. Léon décrocha son téléphone fixe, et regarda le mur quelques instants, tentant de se souvenir du numéro de la police, qu’il confondait sans cesse avec celui des pompiers. Les chiffres à taper sur le clavier lui revinrent peut-être trop tard à l’esprit, puisque le téléphone n’émettait plus aucune tonalité. Ce fait, bien qu’aisément explicable par d’autres voies que celle du sabotage, rempli d’effroi Léon qui resta prostré dans un coin de son salon, là où la lumière donnait le moins, là où il pouvait se terrer. La fatigue et l’ennui lui firent fermer les yeux pendant quelques heures. Il les rouvrit vers la fin d’après-midi. Et, dans cet interstice entre le sommeil et l’éveil, vint frapper à sa porte toujours la même petite mélodie...
 
« ... Everybody knows a turkey and some mistletoe Help to make the season bright Tiny tots with their eyes all aglow Will find it hard to sleep tonight.... »
 
Blanc de terreur, Léon cria si fort et d’une voix si aiguë que la musique s’arrêta soudainement. Une porte s’ouvrit sur le palier, et, du coin de salon dans lequel il était terré, Léon entendit des voix. Trois coups furent frappés à la porte. Sur la pointe des pieds, Léon se dirigea vers celle-ci et dit :
— Qui est-ce ? Que voulez-vous ?
Une voix étouffée lui répondit :
— C’est votre voisin, Monsieur Léon ! Tout va bien ? Nous étions en train de préparer l’apéro avec ma femme quand nous avons entendu un grand cri venir de chez vous.
— C’est rien, Monsieur. C’est rien. Juste un mauvais rêve ! répondit Léon.
— Joignez-vous à nous pour un Porto, Monsieur Léon ! Il est délicieux !
 
Silencieux pendant un instant, Léon murmura finalement un timide « j’arrive tout de suite, Monsieur », en dégageant de devant sa porte les affaires qu’il y avait mises. Sur le palier, la lumière l’éblouit. Son voisin l’accueillit avec un grand sourire et l’invita à le rejoindre avec sa femme dans son appartement. Leur chien lui tendit une balle pour qu’il la lui lance. Léon, encouragé par ses voisins, le fit. Ils rirent tous de bon cœur. Et la femme les invita à venir s’installer sur le canapé du salon pour prendre l’apéro. Deux heures plus tard, Léon prit congé du jeune couple pour aller s’acheter des cigarettes avant que le tabac ne ferme. Il ne manqua pas de les remercier pour ce moment si précieux, et eux lui dirent de ne pas hésiter à repasser quand cela lui chantait. Il descendit les marches de l’escalier quatre par quatre et s’en alla dans la rue en sifflotant. Jetant un coup d’œil à sa montre, il s’aperçut que le tabac fermait dans cinq minutes. La fenêtre ouverte des voisins laissait échappée un brin de musique se répandant joyeusement dans la rue :
 
« ... They know that Santa's on his way He's loaded lots of toys and goodies in his sleigh And every mother's child is gonna spy To see if reindeer really know how to fly.... »
 
Alors qu’il traversait la rue, Léon se retourna et dirigea son regard vers la fenêtre. Il y vit son voisin, le sourire aux lèvres, qui le saluait.
- Noël, veux-tu bien refermer la fenêtre s’il te plaît ? On ne paye pas le chauffage pour chauffer les pattes des petits oiseaux !
L’instant d’après, Léon se fit heurter par un camion lancé à pleine vitesse. Sa nuque se brisa nette.
Après toutes ces belles idées, ce n’était pas la meilleure façon d’en finir avec sa vie.

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